Si vous demandez à un cycliste pourquoi il accepte de dépenser des milliers d’euros dans un vélo de carbone pour aller le secouer sur des routes agricoles défoncées sous une pluie fine en Belgique, il vous répondra probablement avec un sourire énigmatique. Pour le profane, c’est du masochisme. Pour nous, c’est un pèlerinage.
La Flandre n’est pas seulement une région géographique ; c’est un état d’esprit. C’est une terre où le vélo n’est pas un hobby, mais une religion d’État. Ici, les champions sont des saints, les monts sont des calvaires et les pavés sont les reliques d’un passé qui refuse de mourir. Bienvenue dans le “Heuvelland”, le pays des collines, là où le vent souffle toujours de face et où la bière coule à flots pour soigner les blessures de l’âme et des jambes.
En résumé : Pourquoi la Flandre est-elle le Graal ?
Voici les points clés qui font de cette région le centre de gravité du cyclisme mondial :
- Une topographie unique : Des “monts” courts (Hellingen) avec des pentes dépassant souvent les 20 %, combinés à des secteurs pavés (Kasseien) ancestraux.
- La culture Flandrienne : Un respect immense pour le courage et la résilience. Ici, on n’admire pas celui qui gagne avec facilité, mais celui qui souffre le plus longtemps.
- Un patrimoine vivant : Des routes mythiques comme le Vieux Quaremont ou le Mur de Grammont accessibles à tous, toute l’année.
- L’après-vélo : Une gastronomie pensée pour le réconfort (frites, carbonnades flamandes) et une culture de la bière indissociable de la sortie dominicale.
- L’infrastructure : Des pistes cyclables partout et une signalétique dédiée aux cyclosportifs (le “Cyclo-Tourisme” est roi).
I. L’Esprit Flandrien : Plus qu’un mot, une identité
Avant de parler de technique ou de parcours, il faut comprendre ce qu’est un Flandrien. À l’origine, le terme désignait les coureurs flamands qui partaient gagner leur vie sur les courses de six jours ou sur les premières classiques pour échapper à la pauvreté des champs.
Aujourd’hui, être un Flandrien, c’est posséder une forme de détermination brute. C’est le cycliste qui ne regarde pas la météo avant de sortir. C’est celui qui, face à une averse de grêle sur le sommet du Paterberg, serre les dents et appuie plus fort sur les pédales. La Flandre récompense la force de caractère avant la puissance pure. C’est ce qui rend cette terre si attirante : elle nous confronte à notre propre vérité.
Le silence et la ferveur
Ce qui frappe quand on roule en Flandre, c’est le contraste. En semaine, vous êtes seul au monde sur des routes de remembrement, entre deux champs de betteraves, avec pour seule compagnie le cri des oiseaux et le sifflement du vent. Mais dès qu’une course approche, ces mêmes routes se transforment en stades à ciel ouvert. Des centaines de milliers de personnes se massent pour voir passer leurs idoles pendant quelques secondes. Cette dualité fait de chaque sortie un moment empreint de solennité.

II. Ma rencontre avec la “Bête de Renaix”
Je me souviendrai toujours de ma première fois sur le Koppenberg. J’étais jeune, je pensais avoir de bonnes jambes, et j’avais ce complexe de supériorité typique de celui qui a l’habitude de grimper des cols alpins. “Qu’est-ce qu’une bosse de 600 mètres pourrait bien me faire ?”, me disais-je.
L’erreur fatale.
Le Koppenberg ne se grimpe pas, il se subit. Dès le pied, les pavés sont tellement bombés et polis par le temps qu’on a l’impression de rouler sur des savonnettes. Ma roue arrière a commencé à patiner. J’ai voulu me mettre en danseuse pour compenser la pente à 22 %, mais le poids s’est transféré vers l’avant, ma roue arrière a perdu toute adhérence, et je me suis arrêté net.
Poser le pied à terre sur le Koppenberg est une sentence de mort. Impossible de repartir. J’ai dû finir l’ascension à pied, mes cales glissant sur la pierre humide, sous le regard amusé d’un vieux fermier qui fumait sa pipe sur le pas de sa porte. Il m’a simplement dit, dans un mélange de néerlandais et de français : “Ici, c’est la terre qui commande, pas ton dérailleur.”
Cette humiliation a été ma plus belle leçon de cyclisme. Elle m’a appris l’humilité. Depuis, je reviens chaque année, non pas pour dompter le Koppenberg, mais pour lui demander la permission de passer.
III. L’anatomie des monts mythiques (Hellingen)
Le paradis flamand est pavé de bonnes intentions… et de pentes infernales. Voici les trois piliers sur lesquels repose la légende.
1. Le Vieux Quaremont (Oude Kwaremont)
C’est le plus long, le plus stratégique. Ce n’est pas le plus raide, mais son irrégularité est traître. Il se décompose en trois phases :
- Le pied, goudronné, où tout le monde veut entrer en tête.
- La partie centrale, pavée, qui traverse le village de Quaremont. C’est là que le vibrato commence à désorganiser votre rythme cardiaque.
- Le sommet, un long faux-plat exposé au vent qui finit d’achever ceux qui ont tout donné dans la pente.
2. Le Paterberg
Le Paterberg est le voisin brutal du Quaremont. C’est une rampe courte, mais d’une violence rare. On y voit souvent le sommet dès le bas, ce qui est psychologiquement dévastateur. Le secret ici ? Le braquet. Si vous n’avez pas une cassette adaptée (on conseille un 30 ou 32 dents à l’arrière pour les amateurs), vos genoux s’en souviendront longtemps.
3. Le Mur de Grammont (Muur-Kapelmuur)
C’est le monument historique. Sa forme de fer à cheval et sa chapelle au sommet en font un lieu mystique. La pente s’accentue dans le dernier virage, là où les pavés semblent avoir été jetés au hasard. Arriver au sommet du Mur au coucher du soleil, quand la lumière caresse la vieille pierre, est l’une des expériences les plus fortes que le cyclisme puisse offrir.
4. Le Koppenberg (Le “Monstre” de Melden)
Si les trois précédents sont les piliers de la course, le Koppenberg en est le spectre. C’est le juge de paix absolu, celui qui ne pardonne aucune erreur technique.
- Le défi : Une rampe de 600 mètres avec un passage dévastateur à 22 %. Les pavés y sont souvent gras, et l’étroitesse de la route rend tout dépassement périlleux.
- L’anecdote : Le mont est devenu si légendaire qu’il fut banni de la course pendant 15 ans après l’accident de Jesper Skibby en 1987, dont le vélo fut écrasé par une voiture officielle alors qu’il était en tête. Il n’est revenu qu’en 2002 après une rénovation complète.
- Le secret : La traction. Il faut rester assis sur la selle autant que possible pour donner du poids à la roue arrière et éviter qu’elle ne patine sur le “dos d’âne” des pavés.
IV. Pourquoi les pavés sont-ils si “addictifs” ?
On pourrait penser que le pavé n’est qu’une nuisance. Pourtant, il y a une sensation de vitesse transcendée sur ces secteurs. Quand on arrive à maintenir une vitesse suffisante (généralement au-dessus de 28-30 km/h), le vélo entre en résonance. On ne tape plus contre la pierre, on la survole.
C’est une sensation proche du pilotage d’un avion de chasse dans les turbulences. Vos sens sont en éveil maximal. Vous devez lire la route, anticiper les trous, repérer la “bande de roulement” (le sommet du pavé, souvent plus plat). C’est un exercice de haute concentration qui vide l’esprit de tout autre souci. En Flandre, on ne pense pas à ses factures ou à ses mails ; on pense à la prochaine pierre.
V. Guide technique : Préparer son matériel pour la Flandre
On ne part pas à l’assaut des Flandres avec la même configuration que pour monter le Ventoux. Voici les conseils d’expert pour ne pas finir en pièces détachées (vous et votre vélo).
Les pneus : La priorité absolue
Oubliez les pneus de 23 mm gonflés à 8 bars. C’est le meilleur moyen de casser une jante ou de perdre une dent.
- Section : Visez du 28 mm minimum, l’idéal étant du 30 ou 32 mm si votre cadre le permet.
- Pression : C’est le facteur clé. Un cycliste de 75 kg ne devrait pas dépasser les 4,5 à 5 bars en tubeless. Cela permet au pneu d’absorber les chocs et de maintenir une traction sur le pavé humide.
Le confort du poste de pilotage
- Double guidoline : Beaucoup de pros rajoutent une deuxième épaisseur de ruban de cintre pour amortir les vibrations.
- Serrage : Vérifiez tous vos boulons avant de partir. Le pavé flamand a une capacité incroyable à dévisser les porte-bidons et les supports de compteur en quelques kilomètres.
La transmission
Ne jouez pas les héros. Même les professionnels utilisent des rapports plus souples en Flandre. Un pédalier compact (50/34) combiné à une cassette 11-32 est le standard pour profiter des monts sans finir à pied.
VI. La culture de l’après-course : Bière, frites et tradition
Un voyage en Flandre ne serait pas complet sans l’aspect social. En Belgique, le vélo est un lubrifiant social. Après une sortie de 100 bornes dans le vent, l’arrêt obligatoire est le “Bruine Kroeg” (café brun).
Le rituel de la Kwaremont
Il existe même une bière, la Kwaremont, dont le verre a un pied en forme de pavé et dont le taux d’alcool (6,6 %) correspond à l’inclinaison moyenne du mont éponyme. Boire une bière locale au pied de l’église d’Oudenaarde, entouré d’autres cyclistes couverts de boue, est une expérience de communion que l’on ne retrouve nulle part ailleurs.

Le Musée du Tour des Flandres (Centrum Ronde van Vlaanderen)
Situé à Oudenaarde, c’est le point de passage obligé. Ce n’est pas un musée poussiéreux, c’est un lieu vivant où l’on peut prendre une douche, louer un vélo, et admirer les vélos de légende de Tom Boonen ou Fabian Cancellara. C’est le cœur battant de la région.
VII. Quand partir et comment s’organiser ?
La Flandre est cyclable toute l’année, mais chaque saison offre une saveur différente.
- Le Printemps (mars-avril) : C’est la période sainte. L’excitation est à son comble, les routes sont propres, et l’ambiance des classiques est palpable. C’est aussi là que la météo est la plus changeante (“Aprilse grillen”).
- L’été : Les journées sont longues, les routes sont sèches. C’est idéal pour de longues randonnées sans le stress de la pluie.
- L’automne : Ma période préférée. Les feuilles mortes sur les pavés humides ajoutent un défi technique et une esthétique mélancolique magnifique.
Logistique
Le plus simple est de se baser à Oudenaarde ou Gand. Depuis ces villes, vous avez accès à tous les monts mythiques dans un rayon de 30 kilomètres. Le réseau de points-nœuds (Knooppunten) vous permet de créer des itinéraires sur mesure sans jamais sortir votre carte.
Conclusion : Le voyage d’une vie
La Flandre n’est pas la destination la plus exotique, ni la plus ensoleillée. Mais pour un cycliste, c’est une terre de vérité. On n’y va pas pour la performance pure, on y va pour se mesurer à l’histoire. Chaque pavé est une ligne de texte dans le grand livre du cyclisme.
Quand vous rentrez chez vous, après avoir survécu au Quaremont et au Paterberg, vous ne regardez plus votre vélo de la même façon. Il est marqué par la poussière flamande, et vous, vous êtes marqué par cette sensation d’avoir, pendant quelques heures, fait partie de la légende.
Alors, êtes-vous prêt à aller secouer vos certitudes sur les pierres de Flandre ? Le vent vous attend déjà.
FAQ : Tout ce que vous n’osez pas demander sur la Flandre
Faut-il être un expert pour rouler en Flandre ?
Absolument pas. Bien que les monts soient raides, ils sont courts (rarement plus de 1 ou 2 km). N’importe quel cycliste avec un minimum d’entraînement et les bons développements peut les franchir. La clé est de ne pas essayer d’aller trop vite au début et de garder de l’énergie pour les pavés.
Est-ce que c’est dangereux quand il pleut ?
C’est plus technique, mais pas forcément dangereux si vous êtes bien équipé. Le pavé mouillé demande de la souplesse : évitez les mouvements brusques et les freinages secs. Restez assis le plus possible pour garder du poids sur la roue arrière et assurer l’adhérence.
Quels sont les meilleurs événements cyclos ?
Le “We Ride Flanders” (le Tour des Flandres pour les cyclos) qui a lieu la veille de la course pro est l’événement majeur. Mais il existe des dizaines d’autres randonnées moins bondées et tout aussi belles, comme le “Gent-Wevelgem In Flanders Fields ride”.
Peut-on faire les monts avec un vélo de route classique ?
Oui, c’est même conseillé. Un vélo de route moderne avec des pneus de 28 ou 30 mm est l’outil parfait. Les vélos de gravel sont aussi d’excellentes options pour ceux qui veulent un maximum de confort sur les secteurs pavés les plus dégradés.
La Flandre, c’est seulement les pavés ?
Non ! Il existe des milliers de kilomètres de routes parfaitement asphaltées, sinueuses et plates le long des canaux. C’est aussi un paradis pour ceux qui n’aiment pas les secousses mais adorent les paysages bucoliques et les villages pittoresques.
Sources pour approfondir votre passion
- Visit Flanders (Tourisme de Flandre) : Le site officiel pour planifier votre séjour, avec des cartes détaillées et des listes d’hébergements “bike-friendly”. https://www.visitflanders.com
- Cycling in Flanders : La plateforme dédiée aux cyclistes. Vous y trouverez les tracés GPX officiels des boucles du Tour des Flandres. https://www.cyclinginflanders.cc
- Strava – Segments Mythiques : Pour comparer vos temps (en toute humilité) avec les pros sur le Quaremont ou le Koppenberg. https://www.strava.com
- Centrum Ronde van Vlaanderen : Le site du musée d’Oudenaarde pour connaître les expositions en cours et les événements spéciaux. https://www.crvv.be
Je suis Nicolas, un trentenaire vibrant d'une passion débordante pour le vélo sous toutes ses facettes. Depuis plus de 10 ans, ma vie est rythmée au son des roues qui tournent, m'amenant à parcourir des milliers de kilomètres à travers le monde. Cette expérience m'a forgé une expertise que je souhaite aujourd'hui partager avec vous.
Mon parcours m'a conduit sur les routes françaises, notamment la vélodyssée lors d'un périple d'un mois qui a marqué le début de ma "carrière" de voyageur à vélo.
Ces expériences m'ont non seulement permis de tester mes limites, mais aussi d'acquérir des connaissances approfondies en mécanique vélo. Titulaire d'un CQP Technicien Cycle, je propose désormais des formations et rédige des articles techniques pour aider les cyclistes de tous niveaux.
Mon expertise s'étend également au cyclotourisme, au bikepacking et à l'utilisation du vélo en milieu urbain. Je suis convaincu que le vélo est le moyen de transport le plus efficace, économique et écologique pour nos déplacements quotidiens.
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